LES KEYNESIENS ONT-ILS ENCORE QUELQUE CHOSE A NOUS DIRE DE LA MARCHE DU MONDE ?

Publié le 27 Mai 2015

Oui, Keynes et ses descendants spirituels ont quelque chose à nous dire de l'économie et de la marche du monde. Laurent Cordonnier ( Université de Lille 1) et André Orléan ( CNRS ), économistes réputés, sont venus nous en parler le 26 mai au Conseil Régional Nord Pas-de-Calais pour les Rencontres du Nouveau Siècle.

Nous assistons, en grande partie impuissants, au développement d’une pensée économique qui semble mener la danse des politiques qui nous gouvernent sur la dette, le chômage, nos obligations européennes. Devant une sorte de consensus des institutions, des commentateurs et du monde économique, nous n’avons que peu de prise pour poser une réflexion de citoyen économique. Alors nous subissons la marche du monde …

Et pourtant, il existe des chercheurs, des iconoclastes, des éveilleurs, des révoltés, des indignés, des atterrés qui se demandent où cela nous conduit-il ... La raison du plus grand nombre est-elle vraiment la vérité probable ?

C’est ainsi qu’il m’a semblé être un évènement important d’inviter à nous éclairer deux économistes reconnus mais pour autant hétérodoxes. Les 43èmes Rencontres du Nouveau Siècle ont fourni le cadre d’un dialogue outillé par la pensée de Laurent Cordonnier, économiste et doyen de ma faculté des Sciences Economiques et Sociale de Lille1 et André Orléan, économiste, directeur de recherche au CNRS et Président de l’Association Française d’Economie politique. Tous deux font partie du cercle des « économistes atterrés ».

J’ai eu le bonheur d’introduire la rencontre en tant que Vice-Présidente du Conseil Régional Nord Pas-de-Calais, et notamment de poser un questionnement qui m’importe beaucoup sur l’inclusion de la question écologique dans la pensée économique ; je n’ai pas eu toutes les réponses, mais ils ont ouvert chacun des fenêtres de réflexions dans un dialogue très pédagogique et de grande qualité. De ce fait, je considère que j’ai eu la chance de participer à un instant privilégié pour la citoyenne que je suis, un moment précieux de qualification de mon jugement.

Nous détruisons la beauté des campagnes parce que les splendeurs de la nature, n’étant la propriété de personne, n’ont aucune valeur économique. Nous serions capable d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne rapportent aucun dividende.

Keynes

J’ai d’abord découvert que Keynes est visionnaire de la pensée écologiste en ce sens qu’il pressentait parfaitement l’importance des biens communs et des apports immatériels qui contribuent au bonheur : la culture, les paysages… toutes ces choses du bonheur que l’économie a tant de difficulté à intégrer à ses raisonnements ou équations.

Laurent Cordonnier nous a incité à voir dans la pensée de Keynes ce qui la rend intéressante pour un modèle de développement écologiste qui tient compte des limites de la planète. Un des points qui m’a marqué est le fait que Keynes se détache du productivisme, et qu’il ne poursuit pas la croissance en tant que telle, mais bien le plein emploi, sans lier l’un à l’autre par automatisme.

Enfin Keynes accorde d’abord une importance à la demande, comme en développement durable nous attachons d’abord une importance aux besoins, plutôt qu’à l’offre, comme la critique écologiste du gaspillage et du consumérisme nous invite à la méfiance sur ce que le marketting nous amène parfois faussement à prendre pour des nécessités.

 

43ème rencontre du Nouveau Siècle

43ème rencontre du Nouveau Siècle

Texte introductif

« Au nom du Président de Région Daniel Percheron, je suis très heureuse de vous accueillir ici, pour qu’avec l’aide des 2 éminents économistes que sont Laurent Cordonnier et André Orléan, nous osions interroger les fondamentaux de l’économie et réfléchir à ce nous appelons aussi une science. Aujourd’hui toute notre actualité est structurée par les prévisions de l’économie. Je ne comprends pas bien pourquoi on accorde autant de place dans le débat politique à scruter ces prévisions, tant cet avenir reste toujours autant improbable, ainsi le temps que nous passons à guetter la croissance à l’horizon –tels sœur Anne – peut-être pourrions-nous le passer plus utilement à regarder aussi ailleurs.

Le débat de l’économie pourtant fait l’actualité, mais les citoyens sont rétifs à admettre qu’il n’existe qu’une seule voie pour faire face aux désordres du temps, surtout quand les impacts sociaux et environnementaux de la macro économie passent à la trappe… puisqu’il semble y avoir des lois immuables sur lequel les décideurs se fondent. Et c’est vrai que l’on se surprend à se dire, tiens mais l’administration Obama a quand même bien sauvé Ford il y a 3 ans, un plan de sauvetage de 63 milliards excusez du peu… ou encore, comment Siriza va se dépatouiller de l’Europe ou plutôt comment l’Europe va se débrouiller de Siriza, peut-on vraiment  imaginer l’Europe sans le berceau de la démocratie ? ah il y a aussi ce week-end, où les indignés ont trouvé leur prolongement dans les urnes en Espagne… Car on le voit : le débat sur l’économie reste toujours aussi un débat politique…

Si l’on se contente de la surface des choses, il semble que de moins en moins on questionne la finalité, le pourquoi des décisions que l’on prend, comme si une fois pour toute était né au 19ème siècle et au début du 20ème siècle un cadre de l’économie de marché libérale qui s’impose, et que selon le célèbre mot de Margaret Thatcher « il n’y a pas d’alternative ».

Donc il semble qu’il existe une théorie économique qui domine, d’ ailleurs la grande majorité des citoyens de bonne volonté laissent leur esprit critique au vestiaire convaincus qu’ils sont, qu’hormis les utopistes et l’extrême gauche, la situation est dure mais que c’est la situation, et qu’elle impose le réalisme, voire le sacrifice… C’est possible d’ailleurs, mais on n’en est pas sûr…

La trop faible culture des fondamentaux de l’économie et la grande complexité des écosystèmes de l’économie, mondialisée, financiarisée, expliquent peut-être ce reflux de l’envie de comprendre ou de l’esprit critique du citoyen oeconomicus.  La démission de l’esprit de curiosité et de raison face à la complexité est remplacée par l’esprit de délégation, celui qui fait confiance, aux experts, ou à la doxa, ou celui qui attend et revendique car c’est plus accessible.

De ce fait nous vivons dans les affres de la mise en scène médiatique des chiffres de la croissance, de la courbe du PIB et de ceux du chômage. Aïe…

L’économie semble quasiment avoir accédé au statut de « science dure », et avoir marqué de son empreinte les pratiques de l’action publique alors que toute sa richesse en tant que science humaine reste à déployer. Cela se voit dans le déséquilibre de la recherche, et nous avons suivi Mr Orléan votre juste réquisitoire dans Libération pour réclamer un espace d’enseignement économie et société, et une meilleure diversité des approches.

En quoi tout cela nous concerne en région Nord Pas-de-Calais pensez-vous peut-être ?

  • C’est d’abord un combat pour la diversité de la recherche, nous le soutenons car il est pour nous essentiel d’explorer les chemins de traverses, et d’inventer, nous essayons modestement de le faire. Ainsi nous avions exploré avec Laurent Cordonnier les finalités de l’intervention publique dans l’économie  dans une mission d’enquête présidée par JF Caron, nous poursuivons avec l’idée de décrire un modèle d’intervention pour intégrer les biens communs dans la façon de produire l’action publique. C’est le travail également engagé autour des 9 opérations de développement de la transformation écologique et sociale.

Plus globalement, notre préoccupation est d’inscrire notre territoire du Nord Pas-de-Calais sur une trajectoire de développement durable et de ses 3 piliers : l’économique, le social et l’environnement.

  • Là,  cela devient beaucoup plus compliqué tant la tendance des politiques de développement tout court repose sur le primat de l’économie, et que partant les outils de mesure et d’analyse reposent aussi sur cela.
  • Et pourtant nous voulons aussi poser la question du bonheur : n’est-ce pas la seule finalement qui est susceptible de tous nous réunir ? La finalité du bien-être humain est loin de faire la une des journaux comme le fait la croissance, le développement humain ne figure pas dans les baromètres des analystes comme le PIB…
  • Et nous avons conscience que nous sommes confrontés peut-être à l’un des plus grands défis de notre planète, le dérèglement climatique, la disparition de la biodiversité, et l’épuisement de nos ressources énergie fossiles, minerais en tout genre et même les ressources de la vie : l’eau et les sols fertiles. Nous ne voyons pas beaucoup dans la médiatisation de l’économie cette question prendre sa place, ou alors un peu dans la presse alternative…

Dans nos travaux en région, nous avons depuis longtemps exploré et travaillé autour d’indicateurs et d’outils d’analyse qui nous permettent d’appréhender globalement le développement et repenser la notion de richesse.

Le projet « indicateurs 21 » vise à nous doter d’indicateurs alternatifs de développement pour suivre et déployer notre propre action publique (Indice de développement Humain, Indice de santé sociale des Régions, Empreinte écologique, Empreinte carbone, BIP 40 le baromètre des Inégalités et de la Pauvreté, Indice de parité Homme-Femme…)

L’association des Régions de France a repriset adapté ces travaux, aujourd’hui toutes les régions sont engagées sur ces indicateurs alternatifs. Enfin le projet de Loi de la Députée Eva Sas a été adopté récemment. Nous avançons mais le combat est aussi d’ordre culturel, vis-à-vis des experts, des médias, du grand public… Le 3 juin ici se réunira le forum hybride Nord Pas-de-Calais sur les nouveaux indicateurs de richesse, aujourd’hui nous n’en sommes plus à les rechercher, nous travaillons sur les usages, et notre thermomètre n’est plus le PIB en région…

  • La 2ème question qui nous intéresse, et j’espère que vous allez l’éclairer ce soir, concerne la question écologique. La crise économique et financière éclipse trop souvent ce débat, le reléguant à une époque à venir où nous n’aurons plus que cela à traiter, car en attendant il faut redresser l’économie.

Aujourd’hui la crise écologique et l’ampleur de ses impacts désastreux pour notre économie et nos société humaines n’est plus contesté. Vous avez vu peut-être l’actualité : il manque totalement d’eau en Californie, des américains plus modestes n’ont plus de desserte du tout en eau potable, d’autres repeignent leur pelouse au pistolet à peinture… Et chaque jours apporte son lot de migrants échoués, il fuient les guerres certes mais aussi des territoires où ils ne peuvent plus survivre.

Quand Mr Keynes a développé sa théorie, d’évidence la question écologique ne se posait pas, malgré notre capacité à polluer, notre empreinte écologique terrestre ne nous mettait pas encore en danger.

Aujourd’hui si les sciences économiques peuvent-elles faire l’impasse sur cette situation ? Comment intégrer cela à leurs recherches …

  • Est-ce que quand on parle d’avoir des approches en coûts qui intègrent les externalités négatives comme la pollution ou positives comme la prévention des maladies par exemple cela interpelle les économistes ?
  • Et si on chiffre les apports de la nature, sa contribution gratuite à notre développement , la pollinisation par exemple… ?
  • Et si l’on mettait vraiment en place une fiscalité écologique, non pas en plus, mais autrement ?
  • Le poids de la dette peut-il s’évaluer en impact indus transmis entre générations, comment en sortir ?

 

Nous espérons Messieurs Cordonnier et Orléan que vous avez encore beaucoup à nous dire de la marche du monde, nous ne sommes que questions…

Nous sommes nombreux à ne pas avoir abandonner l’idée que le Keynésianisme reste un marqueur politique important, qu’il a du sens pour penser l’Etat-Providence et de nouvelles régulations plus que la compétition, l’individualisme et la concurrence…

Donnez-nous à comprendre, interpellez notre intelligence, nous vous en serons redevables…

Merci d’avance "

Rédigé par myriamcau.fr

Publié dans #Economie

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